CHAP 6... La citoyenneté dans la cité grecque classique

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   La cité grecque est avant tout une communauté de citoyen. La définition de la citoyenneté est posée par Aristote dans La Politique : Qui est citoyen et qu'est ce qu'être citoyen ? Ce qui renvoie au critère et à l'activité de citoyen.
   Le citoyen dans la Grèce antique est une notion complexe, de par la nature même de la cité, état minuscule doté de ses propres lois et de ses critères personnels de la citoyenneté. C'est pourquoi quand Aristote tente de définir la cité idéale, il examine d'abord les principales constitutions, environ 158. Il nous en reste seulement une, celle d'Athènes.
   Le lien très étroit entre citoyen et constitution s'exprime dans la langue grecque elle-même : politeia peut signifier citoyenneté ou régime politique. La Grèce connaît deux principaux régimes politiques : l'oligarchie et la démocratie, chacune comprenant d'infinie variante. La démocratie est fondée sur la souveraineté du peuple (demoV kratein), assez bien connue à Athènes, mais existante dans d'autres cités. L'oligarchie est un régime ou le pouvoir appartient à un petit nombre. Il prend souvent la forme d'un régime aristocratique. Parfois aussi, un régime ploutocratique (par la richesse).
C'est autour de ces deux pôles qu'Aristote pose sa réflexion.

 

 

I] Le privilège de la citoyenneté

         1) Citoyens et non-citoyens
   Entre la communauté civique et la population totale d'une cité, on constate presque toujours que la première est toujours plus grande que la seconde. Cela s'explique par un fait de société propre à l'antiquité : la population est divisée entre libres et non libres.
   Les non libres sont essentiellement les esclaves, par nature exclus de la citoyenneté. Les hommes libres, déjà moins nombreux se divisent eux-mêmes en plusieurs catégories : les citoyens, les étrangers résidents, les esclaves affranchis.
   Le nombre des esclaves ou des
métèques est d'autant plus importants que la cité est ouverte sur l'extérieur. C'est le cas d'Athènes, très dynamique est populeuse en esclave, mais aussi pour des cités oligarchiques comme Corinthe. Certaines cités oligarchiques peu nombreuses comme Sparte comporte un petit nombre d'étrangers résidants.

   Pour les chiffres, on ne peut parler que d'Athènes au Ve siècle, juste avant la guerre du Péloponnèse, et à la fin du IVe siècle, qui marque une période de déclin.
   En 431,
Athènes comportant environ 35 000 citoyens, les étrangers résidants étant de 50 000, le nombre d'esclaves reste inconnu. Ces chiffres ne concernent que les hommes, en extrapolant, on peut estimer à 150 000 individus la famille des citoyens. Pour les étrangers résidants on trouve 220 000 personnes.
   A la fin du IVe siècle, dans une situation de crise, quand Athènes est tombée sous le joug macédonien, un recensement aurait été fait vers 320 faisant apparaître un chiffre de 21 000 citoyens (92 000 personnes) et seulement 10 000 étrangers résidants (45 000 personnes). Le nombre total d'esclaves serait de 420 000 personnes. On obtient une communauté totale de plus d'un demi million d'habitant. On constate qu'un individu sur 25 est citoyen seulement.

         2) Limitation du nombre des citoyens
a. Une communauté restreinte.
   Ces disproportions s'expliquent par une idéologie : la citoyenneté pour les Grecs est un honneur, un timè. De plus, le fait d'être citoyen entraîne des avantages et des droits qu'il est important de conserver.
   On a souvent réduit le nombre des citoyens, ce qui justifie la présentation de la cité par Aristote comme une communauté restreinte. Cela pour un bon fonctionnement des institutions. La citoyenneté apparaît surtout comme un privilège dans les cités oligarchiques. Même dans les cités importantes, le nombre des citoyens restent faible. Ainsi, à Thèbes, principale ville de la Béotie, on compte 3 000 citoyens.

b. Le numerus clausus
   C'est un terme latin juridique : le nombre fermé. Certaines cités oligarchiques prévoient un nombre maximum de citoyens. En règle générale, on prend un chiffre rond : 1 000. Notamment en Asie Mineure et en Sicile. Parfois même, il est inférieur à 1 000 : Marseille (600).
   A Athènes, au cours d'une révolution oligarchique de 411, un projet a été impose pour fixé le nombre des citoyens à 5 000.

c. Variation de l'importance de la cité
   Les élargissements sont toujours possibles, ce qui permet de passer d'une oligarchie extrême à une oligarchie modérée. Un exemple très célèbre : Au IVe siècle, la constitution de Cyrène a été modifiée par l'élargissement de 1 000 à 10 000 citoyens.
   Ces chiffres ont une valeur relative. Ainsi les 600 citoyens de Marseille sont une infime minorité, mais il correspond en fait à un élargissement du corps civique, à l'origine composé d'un tout petit nombre d'individus.

         3) Limitation des droits civiques
a. Citoyenneté suspendue ou supprimée
   Il ne suffit pas d'être citoyen, encore faut-il exercer tout les droits afférents, notamment politique (droit de vote) et le droit d'exercer une charge. Dans une démocratie, tous les citoyens ont automatiquement tous les droits politiques. Mais ils peuvent se les faire suspendre provisoirement ou définitivement. La suspension est provisoire quand le citoyen est sous le coup d'une accusation ; ce jusqu'à la fin du procès. Aussi par la procédure de l'ostracisme.
   La suspension peut devenir définitive en cas de délit très grave qui aboutit à la perte de la citoyenneté : l'atimie. Cette dégradation civique consiste en la perte des droits politiques accompagné de l'interdiction de se présenter à l'Agora.

b. Demi citoyenneté
   Dans d'autres cités non démocratiques, il existe des citoyennetés naturellement restreintes. Cela pour différentes raisons qui peuvent appartenir à l'âge (Sparte : on est citoyen de pleins droits à partir de 30 ans ; la majorité est à 20 ans).
   Elle peut aussi s'appliquer à une catégorie de la population : les périèques à Sparte. Ce sont d'anciens habitants du territoire, soumis par les spartiates, mais libres et autonomes. Ils n'ont cependant pas de droits politiques et sont des agriculteurs.

 

 

II] Citoyenneté et droit du sang

         1) Un privilège d'homme
   Les citoyens sont exclusivement des hommes parvenus à l'âge de la majorité politique, fixé à Athènes à 18 ans. Mais le jeune athénien n'exercent pleinement ses droits qu'à 20 ans.
   Ainsi, les plus jeunes ne sont que de futurs citoyens. Quand il atteint sa majorité, il est présenté officiellement à la communauté dans le cadre de son dème. Une cérémonie qui fait intervenir le père et les autres citoyens qui doivent attester sur l'honneur que le jeune homme est bien fils légitime de citoyen. Le nouveau citoyen est ensuite inscrit dans son dème et porte son titre de citoyen : le démotique. C'est un adjectif tiré du nom du dème qui atteste l'appartenance à la communauté des citoyens.

         2) Les femmes
   Les femmes ne peuvent prétendre au titre de citoyen, puisqu'elles ne participent pas à la vie politique. On les appelle donc citadine, astè. Dans la pratique, de façon non officielle, elles peuvent être appelées citoyennes, par le rôle qu'elle joue dans la transmission de la citoyenneté.
   En effet, l'un des droits civils du citoyen, l'épigamie, lui permet de contracter un mariage légitime avec une femme issue de la communauté civique (fille de citoyen). Et c'est parce qu'on épouse une telle femme qu'on peut être citoyen.

         2) L'ascendance du citoyen
a. Citoyen issu de deux parents citoyens
   Il suffit d'avoir un père et une mère citoyens. Aristote emploie le terme de citadin : il rappelle que les femmes n'ont pas le titre de citoyens. Cet usage est appliqué à Athènes tardivement, au Ve siècle. En 451/0, est voté à l'instigation de Périclès un décret qui impose cette règle. Ce décret aurait été proposé dans le but de limiter les bénéficiaires des distributions gratuites de blé. Il fut ensuite suspendu pendant la guerre du Péloponnèse, beaucoup de citoyens étant morts au combat, il fallait alors élargir les critères de citoyens.
   Une fois la guerre du Péloponnèse terminée, le décret est remis en vigueur et appliqué.

b. Le citoyen a des aïeux citoyens
   On exige que soit prouvé la citoyenneté des grands-parents voir des arrière-grands-parents dans certaines cités comme à Marseille.
   A Athènes, il fallait avoir des grands-parents citoyens pour être candidats aux principales charges. Les candidats à la fonction d'archonte doivent répondre à un questionnaire qui porte sur leur identité, sur celle de leur parent et de leur grands parents.

c. Le citoyen a un de ses parents citoyen.
   C'est la situation d'Athènes avant Périclès et pendant la guerre du Péloponnèse. Ce système suggère la possibilité de mariages mixtes, entre personnes de statuts différents, sans que cela entraîne de déchéance pour le conjoint au statut supérieur. Dans certaines démocratie, Aristote nous précise qu'il suffit d'avoir une mère citoyenne pour être citoyen, mais il s'agit là d'un cas exceptionnel et peu répandu.
   Ce système généreux permet l'intégration d'étrangers résidants et éventuellement d'individus d'extraction servile. C'est pour éviter ce risque qu'on révise fréquemment les listes de citoyens.
   Dès 445, on procède à une première révision aboutissant à l'exclusion de milliers de citoyens. Cela implique que l'application du décret de Périclès à un effet rétroactif (perte subite de la citoyenneté). Tout au long du IVe siècle, on a de nombreux exemples de révisions de listes, avec de nombreux procès.

         3) Bâtards et mariages mixtes
   Le fait d'être bâtard est une tare de naissance, et peut entraîner le retrait de la citoyenneté. Mais avec la rétroaction, on peut aussi le devenir.

a. Etre et devenir bâtard
   D'après Aristote, plutôt conservateur, accorder la citoyenneté à un individu qui n'aurait qu'un parent citoyen ne peut être qu'une solution temporaire, en cas de manque de citoyen. Quand la situation démographique s'est rétabli, on doit revenir à la règle traditionnelle, qui peut avoir un effet rétroactif, transformant un citoyen en bâtard. La définition du bâtard varie beaucoup suivant les cités et les époques. L'être n'entraîne pas la destitution obligatoire de la citoyenneté
   D'une règle générale, il n'est pas le fruit d'une relation adultérine comme de nos jours : on jetait alors l'enfant ! Avant le décret de
Périclès, est considéré comme bâtard exclus de la citoyenneté, un enfant issu d'un citoyen et d'une concubine, athénienne ou étrangère. Considéré comme bâtard mais citoyen, l'enfant d'un père citoyen et d'un épouse non grecque. C'est le cas de Thémistocle, bâtard ; à ce titre il utilisait le gymnase réservé aux bâtards…
   A partir de 451, sont exclus de la citoyenneté les enfants d'un citoyen et d'une non-athénienne. Quand ils se présentaient à leur
dème, ils étaient rejeté de la citoyenneté.
   Cette restriction drastique eut un effet pour
Périclès : ses deux enfants légitimes étant mort, il ne lui restait qu'un enfant issu de ses relations avec une concubine étrangère (Aspasie). Son fils était alors doublement bâtard : concubine + étrangère.
   A partir de 403, le rétablissement du décret de Périclès sans principe rétroactif, se traduit par l'interdiction du mariage entre un athénien et un étranger ou avec une athénienne et une étrangère.

b. Pression sociale et appareil judiciaire
   La finalité de ce décret est présenter comme une limitation des distributions de blés. Mais il est possible aussi qu'il ait visé à déstabiliser l'aristocratie qui cherchait des relations à l'extérieur ; et donc pratiquait des mariages avec étrangères. Beaucoup d'hommes politiques avait été des fils d'étrangère (
Clisthène). Aussi, il permettait aux athéniennes pauvres (ou pas belles !) de trouver un mari.
   Pour éviter les contrevenants, on prévoit des sanctions. Un athénien voulant épouser une étrangère doit payer une forte amende, un étranger voulant épouser une athénienne et mis en esclavage. Un athénien qui donne une étrangère en mariage à un autre athénien en la faisant passer pour sa fille est frappée
d'atimie ! La complexité du système juridique qui prévoit toutes les possibilités témoigne de la fréquence de la pratique …
   La mise en place d'un tel appareil répressif est justifié, les fraudes étant nombreuses. Pour permettre à son fils né d'une étrangère de s'inscrire comme citoyen, un père pouvait tenter de faire passer une épouse étrangère pour épouse athénienne, en "corruptionnant" le
dème
.

 

 

III] Citoyenneté et catégories socio-professionnelles

         1) Citoyens et propriétaires
a. Le droit de propriété, privilège du citoyen
   C'est un droit civil du citoyen que les propriétés civiles et immobilières. C'est l'enktesis.
   On peut noter qu'à Sparte, les femmes filles de citoyens, ont ce droit de propriété, notamment lorsqu'elle se trouve dans la situation d'unique héritière (épiclère). A Athènes, l'épiclère est obligée de se marier avec le plus proche parent (hors de l'inceste).
   Dans ces sociétés anciennes, la possession d'un lot de terre, entraîne le prestige. A Sparte, les semblables disposent chacun d'un lot de terre. Si pour une raison ou une autre il le perd, il est exclus du corps des semblables pour devenir un inférieur.

b. La citoyenneté, privilège du propriétaire
   C'est le cas de Thèbes en Béotie. A Athènes même, à la fin de la guerre du Péloponnèse, un certain Phormisios proposa de limiter le corps civique aux seuls propriétaires fonciers. Il ne fut pas voté, entraînant l'exclusion de 5 000 citoyens.

         2) Les professions déshonorantes
   Les Grecs voyaient d'un mauvais œil les pratiques enrichissantes : commerce, artisanat, paysans pauvres. L'idéal pour l'élite grecque, c'est de consacrer tout son temps aux affaires de la cité.
   Dans la constitution de Cyrène, l'exercice des professions jugées déshonorantes entraîne la destitution du citoyen. Parmi les cités oligarchiques, seules Corinthe ne méprise pas trop les artisans, en partie car sa richesse provient en partie de l'exportation de produit manufacturés.
   Il existe une seule cité qui ne rejète aucune catégorie professionnelle, il s'agit d'Athènes. Ce qui explique les attaques nombreuses de la démocratie athénienne par les oligarques.

        

Texte établi à partir d'un cours de faculté suivi en 1998-9
Grands Mercis au professeur

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